Palestine
Témoignages
La Palestine: Acte démocratique par procuration

Il y a six ans, il m'a été inculqué la notion de fiction. Oui, la fiction
juridique qui présuppose qu'un postulat juridique se substitue à la réalité
afin que la discipline puisse opérer. Ainsi, nul n'est censé ignoré la loi,
tout individu doit se comporter en « bon père de famille » ... la
pratique aidant, le postulat de base devient une réalité qu'il ne nous serait
pas idée de contester. Succombant à l'effet de gel, développé par Kurt Lewin,
nous adhérions volontairement à une idée que nous concrétisions à travers son
application. Aujourd hui encore, il m'est difficile de nier cette fiction, qui
s'apparente à mes yeux à une réalité, tant je l'ai assimilé.
Alors que dire, de cette fiction populaire régulièrement diffusée au JT, déclinée sous format papier, marchandisée sous différents produits dérivés, projetée sur écran ciné. Le conflit « israélo - palestinien » a longtemps été la plus grande fiction qu'il m'a été donnée de suivre malgré moi. Ainsi, les palestiniens sont des terroristes qui explosent en Israel, les juifs sont les victimes d'arabes musulmans qui tuent aveuglement desquels Israel doit se défendre. Il n'était pas besoin d'augmenter le son du téléviseur pour comprendre la situation. Grâce aux médias, je pouvais prendre part chaque soir à un nouveau feuilleton dont les années filant, je perdais la trame du scénario. Un jour j'ai souhaité regarder les premiers épisodes et je me suis rendue compte qu'on m'avait dupé, on ne m'avait rien expliqué, on m'avait trahi. A l'instar des millions d'individus qui ignorent 90% des lois adoptées, le conflit entre israéliens et palestiniens n'est pas une fiction mais une réalité humaine qui ne s'arrête pas lorsque mon téléviseur s'éteint.
Il en fut de même pour les cours, les discours, les débats, les livres et
les films qui s'apparentaient chacun sous une forme différente à une mise en
scène dédramatisante d'une réalité dramatique. Et c'est en supprimant tous les
intermédiaires que j'ai effectué la démarche, comme dix étudiants de ma
promotion, d'empaqueter mes affaires pour mettre fin à une léthargie
contagieuse, symptomatique de nos sociétés, qui a défaut de remplir ses
fonctions, nous rendent complices d'actes qui nous dépassent.
La Déconstruction d'une fiction Palestinienne. Une palestinienne se prénomme Sylvana, elle est mariée à trois enfants adultes, elle vit avec un de ses fils dans une maison spacieuse, qu'elle appelle son « État » à Béthléem. Sylvana comme chacun d'entre nous, est façonnée par une histoire, indéniablement plus intensive que la nôtre. Histoire qui fait qu'elle subit l'occupation du gouvernement israélien, oppression quotidienne qui restreint sa capacité de mouvement, de liberté, d'expression en tant qu'être humain. Histoire qui lui laisse penser un peu plus chaque jour, qu'elle ne partage pas tout à fait la plénitude de la condition humaine dont elle devrait jouir. Nous aimerions nous substituer à eux pour saisir la plénitude de la gravité de la situation, mais cela est point nécessaire, compte tenu de la réalité qui s'offre à nous. Une réalité matérielle qui porte les noms de checkpoints, armée, mur de séparation, d'armes, de morts, de permis de travailler, de circuler, de colonies, de bloc de béton. Et nous en tant qu'étudiants nous avons entendu, et étudié le champ sémantique de ses mots que nous savons que regroupés sur une feuille de papier, cet ensemble de mots ne présagent rien de bon augure alors caractéristique d'une réalité, il faut faire de son possible pour les désassembler.
La reconstruction d'une des vérités palestiniennes. Dans la West Bank, habituée à la vision des convois humanitaires en situation de conflit, cette fois j'ai été étonnée par leur présence, voire choquée. Cette distribution alimentaire, orchestrée par l'UNRHA s'apparentait à un simulacre dont moi-même, non bénéficiaire de l'aide, j'avais honte. Le peuple palestinien est structuré, s'autogère malgré les restrictions dû au conflit, parvient à maintenir sa population dans la dignité. Le peuple palestinien construit, patiente, et résiste en poursuivant le quotidien. Dans mon cas, je ne pourrais affirmer que j'ai saisi davantage de faits relatif à ce conflit, mais le quotidien commun à tout être humain que nous partageâmes pendant quelques jours avec les palestiniens nous a permis de rectifier le regard que nous leur portions. Il ne s'agit pas de pitié, de compassion, mais de justesse dans une sphère égalitaire que les palestiniens escomptent de notre part, partageant la même condition humaine. Le sort de ce conflit est indéniablement politique mais en attendant Sylvana et les palestiniens que nous avons rencontré, appartenant à la population la plus éduquée de la planète, nous ont, à mon sens, demandé de porter un regard juste afin de ne pas aggraver une situation inacceptable à défaut de pouvoir agir plus effectivement.
La particularité de voyage réside dans son caractère processionnel, au fil
des rencontres avec des ONG palestiniennes et israéliennes, nous passions d'un
monde à un autre, d'une vérité à une autre, d'une conception du devoir à une
autre ... avec ce fil d'or qui nous apparut à la fin de ce voyage comme une
chorégraphie idéalement orchestrée. De Kalendjia, checkpoints aux portes de
Jérusalem à Yad Vashem, mémorial consacré à la Shoah, nous liions des instants
qui nous apparaissaient comme faire écho à l'Histoire. Du siège de l'UNRHA,
structure de l'ONU qui organise des sittings pour préserver les terres des
bédouins, au militantisme inouïe et opératoire de Biline, village qui résiste
par des manifestations tous les vendredis contre la construction du mur et
l'occupation malgré les morts, nous observions l'efficacité de la motivation,
de la résistance et du courage face au droit international. Et puis de la
désinvolture des jeunes de Tel Aviv, aux réservistes adolescents de l'armée
israélienne en passant par les étudiantes palestiniennes de l'université de
Béthléem travaillant dans les Organisations onusiennes, nous côtoyions
l'hétérogénéité d'une jeunesse partageant le même sol.
Désormais détenteurs d'une facette de la réalité du conflit entre gouvernement israélien et palestiniens, je m'interrogeais sur ma condition de citoyenne de France, et du monde. A moindre degré, la paix et la démocratie dans mon pays me dédouanaient telle de contrôler les structures les plus à même d'altérer les conditions humaines dans notre société, centre de rétention, prisons, centres sociaux ... . Il m'est resté, parmi tant de choses, de ce voyage cette volonté d'aller veiller aux dérives de nos sociétés, de me questionner plus violemment sur ces sujets que nous osions à peine prononcer, car la simple présence face à ce qui ne tourne pas « rond » est le commencement de sa résolution. Il m'est resté aussi ce souvenir de Yad Vashem, mémorial de la Shoah à Jérusalem, qui nous accueillait avec cette phrase intéressante à méditer: ''« La valeur d'un État se mesure à ce que sa population tolère. »''
Hannah Arendt nous a mis en garde, à travers sa conception de la
« banalité du mal », contre nos systèmes démocratiques modernes qui
portent en eux, le germe de notre destruction. Système où chaque individu peut
devenir un criminel à travers un fonctionnement déresponsabilisant,
rationalisé, atomisé qui nous laisse penser que nous accomplissons simplement
notre tâche. Nous sommes les garde fou de notre démocratie dont nous ne devons
pas oublier, l'objectif premier, à savoir la régulation des rapports humains
dans le respect de la condition humaine (droits et devoirs) afin de garantir la
paix et le bien de tous. Et cette vigilance à l' égard de nos systèmes réside
dans nos actes (devoirs) decitoyens que nous avons tendance à dévaloriser en
situation de paix sociale. Paix sociale qui n'est pas partagée de tous et dont
nous avons le devoir d'honorer pour tous les autres qui ne bénéficient de la
plénitude de leurs droits.
Crédit Photos - Agnés Varraine Leca - Jérusalem - 2009
Publié le mardi 30 juin 2009 par Capso